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Santé mentale au Burkina Faso : Entre urgence silencieuse et manque de moyens.

Le professeur Kapoune Karfo, Psychiatre lève le voile sur la réalité souvent méconnue de la santé mentale au Burkina Faso. Dans cette interview exclusive, il évoque les défis de la prise en charge, les préjugés persistants et l’urgence d’une véritable politique de prévention pour sauver des vies.

Professeur, comment le manque de revenus et le chômage prolongé affectent-ils la santé mentale d’une personne ?

Pr Kapouné Karfo :
Le manque de revenus peut se présenter de deux manières. Il y a ceux qui ne l’ont jamais eu mais espèrent l’avoir, et ceux qui l’ont eu et l’ont perdu. La perte de revenu est une déception, comme lorsqu’on perd quelque chose de très cher.

Dans ces situations, des problèmes peuvent apparaître : insomnies, ruminations, absence de projection dans l’avenir. Tout cela peut conduire à la dépression. Lorsque la perte est brutale — licenciement, cambriolage, perte d’argent — il peut s’agir d’un choc traumatique pouvant provoquer une crise aiguë ou, plus tard, un état de stress post-traumatique avec des reviviscences de l’événement.

Même l’attente prolongée d’un revenu peut user psychologiquement. Le stress chronique peut entraîner une décompensation sous forme de maladies psychiatriques.

À partir de quand les difficultés financières deviennent-elles un problème psychiatrique nécessitant une aide spécialisée ?

Pr Kapoune KARFO:
En Afrique et au Burkina Faso, les populations ne pensent pas à l’aide professionnelle lorsqu’elles rencontrent un problème financier. Elles pensent que c’est de l’argent qu’il leur faut. Or, même lorsque l’argent revient, le trouble mental peut rester.

Les gens ignorent souvent qu’un problème financier peut entraîner un trouble psychiatrique. C’est pourquoi nous recevons les patients très tard. Pourtant, après un cambriolage, une perte importante ou même un gain soudain au jeu, il faudrait consulter. L’hôpital peut aider à gérer la perte, mais aussi à bien utiliser un gain.

Les jeux de hasard peuvent d’ailleurs provoquer de véritables addictions. On devient conditionné, comme avec une drogue. Ne pas jouer provoque de l’anxiété, perdre aussi. J’ai un patient qui dépense même l’argent de sa consultation dès qu’il voit une boutique de jeux. Cela montre à quel point l’addiction peut détruire la vie sociale, familiale et professionnelle.

C’est quand tout devient impossible — quand les proches se plaignent, quand tout est perdu — que les gens finissent par venir consulter.

Vous abordez aussi la question de l’insécurité et de l’incertitude de l’avenir. En quoi cela affecte-t-il la santé mentale ?

Pr Kapoune KARFO:
Il existe plusieurs formes d’insécurité : financière, physique, sanitaire. Toutes peuvent provoquer des troubles psychiques. L’être humain n’est pas fait pour vivre dans l’insécurité permanente.

Au cours de la vie, chacun développe une certaine résilience, qui constitue un facteur protecteur. Mais lorsqu’un événement vient ébranler cette résilience, ce n’est pas le corps qui est touché en premier, c’est le psychisme. Et cela peut évoluer vers des maladies mentales.

L’insécurité financière touche-t-elle toutes les catégories sociales de la même manière ?

Pr Karfo:
Cela dépend beaucoup de la classe sociale. Le paysan qui vit avec peu de ressources toute l’année ne perçoit pas l’insécurité financière de la même manière qu’un fonctionnaire qui espère toujours gagner davantage.

Chez les salariés, c’est souvent un problème d’organisation. Le revenu est connu à l’avance. Ce n’est pas l’argent qui va tomber du ciel. Il faut planifier. Deux personnes ayant le même travail peuvent avoir des situations très différentes selon leur gestion.

Pour les commerçants, c’est autre chose : l’espoir de gagner plus demain, les pertes, les incendies de boutiques, tout cela peut provoquer un stress important et des troubles mentaux.

Comment préserver sa santé mentale dans un climat d’incertitude permanente comme celui que traverse le Burkina Faso ?

Pr Kapoune Karfo :
Nous expérimentons tous cette situation à travers l’insécurité sanitaire, la COVID-19 et l’insécurité nationale. Pour se protéger, il faut éviter l’isolement, s’organiser au sein de la communauté et renforcer la cohésion sociale.

Être occupé est un facteur protecteur. Respecter les consignes des autorités est aussi important. Il faut partager les informations, rester intégré dans la communauté, avoir une activité de subsistance.

Il faut également se distraire, échanger avec les autres, ne pas rester seul. Tout cela contribue au bien-être mental. Il existe de nombreux facteurs de risque, mais aussi des facteurs protecteurs, et c’est sur ces derniers qu’il faut s’appuyer.

Interview réalisée par Carine Daramkoum
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